Dopage sportif : trois textes récents, essentiels, mais « passés à l’as »

Entre mai 2017 et mars 2018, trois publications ont changé l’image du dopage telle qu’elle était figée depuis 40 ans autour des mots tricherie – sanction – rejet.

En l’espace de 10 mois, la réalité, la prévalence et la gestion du dopage ont été remises en cause. Mais personne n’en a parlé. Pas un mot sur :
l’efficacité de l’érythropoïétine chez les coureurs cyclistes, comparable à celle d’un cautère sur une jambe de bois ;
– la prévalence du dopage chez les sportifs de haut niveau oscillant entre 30 et 50%, quand les « résultats anormaux » de l’Agence mondiale antidopage (AMA) culminent à moins de 2% ;
– la mise en place d’une politique de réduction des risques pour tenir compte de la dangerosité des substances (certaine et bien documentée) plutôt que de leur efficacité (fortement sujette à caution).

Ce triple mutisme a une explication.
Les journalistes et leurs lecteurs connaissent tout sur la réalité du dopage. Les affaires Festina, Puerto, Balco et le rapport Mc Laren leur en ont appris suffisamment sur le sujet.
La prévalence du dopage, ils connaissent aussi. Dans les conversations du café des sports, ils entendent souvent : « tous dopés ». Ils pensent, à juste titre, qu’on ne doit pas en être bien loin.
Enfin, pour la gestion, ils laissent cela à l’AMA. Malgré quelques couacs, elle semble s’en sortir sans trop de dégâts.

Et même quand 3 bombes (les 3 textes) explosent à quelques mois d’intervalle, personne ne bouge. Les certitudes sont, désormais, bien ancrées. Surtout : ne pas déranger. Ne pas troubler le confort intellectuel dans lequel vivent les uns et les autres. Les supposés « lanceurs d’alerte » comme les afficionados du sport.

Pour les lecteurs les plus curieux de ce blog, j’ai rédigé quelques lignes à propos de chacun de ces 3 textes. Bien que ce soit du « très lourd », ceux qui sont censés informer la population sont passés complètement à côté.

L’EPO : pas mieux que l’eau claire
Le 15 juillet 2016 est publié dans Science un court article sur le résultat de l’étude menée par des universitaires néerlandais dans la montée du Ventoux par des coureurs cyclistes : « l’ascension s’est effectuée dans le même temps pour les coureurs sous érythropoïétine et ceux sous placebo ».
L’article original sur cette expérience parait un an plus tard (4 août 2017) dans The Lancet Haematology.
Depuis : Rien. Silence radio. Le premier essai contrôlé randomisé « substance supposée dopante (EPO) contre placebo » n’a ému aucune rédaction médicale ni aucun journal grand public.
Les vieilles chimères ont la dent dure : les coureurs n’ont pas cessé de croire aux vertus des transfusions sanguines. Il y a 30 ans, quand on leur a proposé un médicament facile à prendre et qui « boostait » le nombre de globules rouges et la consommation maximale d’oxygène, ils ont signé des deux mains.
En réalité, il y a plus de 40 ans qu’on sait que dans les sports sollicitant la filière aérobie, ce n’est pas le taux d’hémoglobine ni la consommation maximale d’oxygène qui « fait la différence » mais la vitesse au seuil anaérobie. L’EPO n’a aucune influence sur cette vitesse.
Ils ont tous été abusés car ils sont tous incapables de défaire le lien entre plus de globules rouges et plus de performance. Il leur manque les connaissances et le recul nécessaires pour remettre en cause les capacités egogéniques d’une substance à partir de ses propriétés pharmacologiques. C’est le « chainon manquant ».

Chez les sportifs de haut niveau, le dopage peut concerner 50% des compétiteurs
L’histoire commence en 2011 quand une enquête sur la prévalence du dopage est menée en août lors des mondiaux d’athlétisme à Daegu (Corée du Sud) et en décembre aux Jeux panarabes de Doha (Qatar).
L’enquête, financée par l’Agence mondiale antidopage (AMA), repose sur une technique de réponse aléatoire (randomized response) garantissant l’anonymat des individus quand ils répondent à une question sensible. La question posée à 2167 athlètes était : « avez-vous pris au cours de l’année écoulée des substances interdites pour améliorer vos performances ?».
Après correction des chiffres bruts, les enquêteurs obtiennent les résultats suivants : 30-31% de prévalence chez les athlètes des mondiaux d’athlétisme et 45-49% pour ceux des Jeux panarabes.
On est loin des statistiques les plus récentes de l’AMA : en 2015, les résultats anormaux représentaient 1,95% des contrôles.

Les résultats sont publiés dans le premier numéro de 2018 de Sports Medicine. Entre l’enquête et la publication se situe une longue période (7 ans) de palabres et de « bâtons dans les roues » pour que les résultats tombent dans les oubliettes. L’AMA et la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) sont partie prenante pour l’oubli. Les responsables de l’enquête font de la résistance. Tout cela est remarquablement raconté (et référencé) par Roger Pielke dans le même numéro de Sports Medicine.

Une priorité : la réduction des risques
Le 3è texte est publié le 1er mai 2017 dans Journal of Medical Ethics sous les signatures de Bengt Kayser et Jan Tolleneer.
Il invite à « lever le pied » sur la lutte contre le dopage et à entreprendre une politique de réduction des risques. A l’appui de cette invitation, les auteurs proposent une mesure-choc : la suppression de 2 des 3 critères sur lesquels repose l’inscription d’une substance sur la liste des interdictions. Le critère « efficacité (supposée ou prouvée) de la substance » et celui relatif à l’esprit du sport sont ainsi abandonnés pour laisser au seul critère « dangerosité » le soin de sélectionner les substances à interdire. A juste titre. C’est en effet le seul critère dont la pertinence est attestée par une abondante littérature médicale. Les 2 autres relèvent du folklore philosophique (l’esprit du sport) ou de la polémique scientifique (l’efficacité des médicaments sur la performance).
Entre la stricte interdiction et la relative tolérance, les auteurs proposent une 3è voie où la réduction des risques liés au dopage devient prioritaire par rapport aux contrôles. C’est la même politique que celle menée dans l’usage illicite des drogues récréatives pour lesquelles l’hypothèse fondamentale de la réduction des risques est qu’il est important de réduire ceux liés à la drogue, sans nécessairement exiger des individus qu’ils réduisent ou s’abstiennent de consommer des drogues.
En tenant compte des propositions contenues dans l’article de Kayser et Tolleneer, l’objectif n’est plus l’athlète propre à tout prix, mais l’athlète sain, un objectif atteint quand la réduction des risques d’une prise médicamenteuse prime sur la recherche compulsive de l’abstinence.

Toutes ces données sont développées dans le livre broché Le dopage est il un mirage, disponible exclusivement sur Amazon.

 

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3 Responses to Dopage sportif : trois textes récents, essentiels, mais « passés à l’as »

  1. […] Entre mai 2017 et mars 2018, trois publications ont changé l’image du dopage telle qu’elle était figée depuis 40 ans autour des mots tricherie – sanction – rejet. En l’espace de 10 mois, la réalité, la prévalence et la gestion du dopage ont été remises en cause. Mais personne n’en a parlé. Pas un mot […] Continuer la lecture → […]

  2. loic dit :

    votre article est intéressant mais mérite quelques précisions :
    -plusieurs études sur l’EPO ont montré aussi une augmentation de la performance à 70 et 75% de la VO2max (donc entre seuil anaérobie et VO2 max) et de la masse totale d’hémoglobine, elle même corrélée à l’amélioration de la performance (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/30264969) : donc cette nouvelle étude est intéressante mais contradictoire avec d’autres, il faut donc prendre tout ça avec circonspection. Par ailleurs, il est indéniable que les performances en cols étaient supérieures au temps de l’EPO ce qui semble quand même suggérer un bénéfice de la molécule…
    -si on ne retient que le critère de protection de la santé pour fixer la liste des interdictions (je ne suis pas contre), alors il faut bannir tous les médicaments de la pharmacopée pour faire du sport (je ne suis pas contre non plus), un peu à l’instar de la liste des interdictions pour le dopage animal (protection santé animale > compétition).
    Merci

  3. philippe eveillard dit :

    L’article que vous citez ne peut être pris en compte car il concerne les biathloniens et les patineurs sur glace et leurs performances en rapport avec leur taux d’hémoglobine.

    Heuberger (et coll) a bien précisé que ses travaux de recherche ne concernaient que les coureurs cyclistes sur route et leurs performances après (ou sans) une cure d’érythropoïétine.

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